Lorsque Roger Cohen est arrivé à Bruxelles en 2011, venant tout droit de Buenos Aires, il n'était censé y rester que 4 jours. Mais la vie en a décidé autrement. Une rencontre inattendue l'a poussé à rester en Belgique, où il élève aujourd'hui ses deux enfants et dirige OrientaEuro, une entreprise qui aide des milliers de chercheurs d'emploi à trouver un travail qui fait sens.
Le parcours de Roger n'a pas été linéaire. Diplômé en génie chimique, il a débuté sa carrière très jeune dans l’industrie manufacturière, gérant de grandes équipes et des opérations. Il a cependant vite compris que sa véritable passion, c'étaient les gens : les superviser, les guider et les aider à se développer. Il a donc mis sur pied un projet de développement professionnel à Buenos Aires. Quand il a déménagé en Belgique, il a décidé de créer une entreprise similaire, mais ce ne fut pas une mince affaire. Après des années passées à étudier les systèmes locaux, il a lancé OrientaEuro.
Comment s'est passée votre immigration ?
Roger Cohen : Ça n'a pas été simple. Les règles en matière d'immigration servent à éviter les abus, mais dans de nombreux cas, les immigrants apportent bien plus qu'ils ne prennent. Pour ma part, j'ai apporté mes connaissances, mon temps, ma passion et un peu d'argent. J'ai aussi aidé des milliers de personnes ici à trouver du travail. Il y a une réserve énorme de talents inexploités en Belgique qui pourraient être mobilisés presque immédiatement. Malheureusement, les préjugés et les règles peuvent entraver ce potentiel. OrientaEuro essaie de supprimer certaines de ces barrières.
Que fait OrientaEuro ?
Roger Cohen : Nous mettons sur pied et gérons des programmes d'emploi, principalement en collaboration avec des services publics d'emploi comme le VDAB, Actiris et autres. Les programmes ciblent des groupes spécifiques : des chercheurs d'emploi plus âgés, des jeunes ni à l'emploi, ni en enseignement, ni en formation (NEET), des chercheurs d'emploi ne parlant pas les langues nationales, etc. Notre travail repose sur un coaching professionnel personnalisé. Nous aidons les gens à identifier leurs talents, leurs passions et des opportunités réalistes pouvant leur correspondre, puis à prendre des décisions et à les mettre efficacement en œuvre. À ce jour, nous employons 13 coachs et avons coaché plus de 7 000 personnes.
Quels sont les principaux défis rencontrés ?
Roger Cohen : L'un des défis majeurs de tout programme d'emploi est d'atteindre les bonnes personnes. Nous devons être créatifs. Si notre groupe cible assiste à un match de foot, nous aussi. Pour les jeunes isolés, nous passons par les assistants sociaux de structures telles que les centres de planning familial, qu'ils fréquentent déjà pour d'autres services. Ces professionnels de confiance nous aident à entrer en contact avec eux. Ensuite, le principal défi est évidemment l'objectif du programme en lui-même : aider le participant à trouver un job satisfaisant et durable. Au début du processus, certains sont très éloignés du marché du travail, confrontés à de nombreux obstacles. Nous les aidons à progresser, à se préparer et à devenir autonomes. La langue est un autre obstacle majeur. Or, ça ne devrait pas être un prérequis pour trouver du travail. Notre entreprise est multilingue depuis le début et nous essayons toujours de coacher les gens dans leur langue. Certaines ne parlent aucune langue locale, mais nous les aidons quand même. Ils ne peuvent pas se permettre d'attendre 2 ans pour apprendre le français ou le néerlandais. De plus, le chômage de longue durée sape la confiance en soi, et sans elle, impossible de réussir un entretien d'embauche.
Quelle est l'importance de la technologie dans votre approche ?
Roger Cohen : La technologie est essentielle à notre modèle depuis le début. Nous avons très vite investi dans un système CRM pour réduire le travail administratif de nos coachs. En collaboration avec des développeurs externes, nous avons récemment mis au point AICCA, notre assistant de coaching basé sur l'IA et reposant sur notre expérience du terrain. AICCA permet aux coachs de gagner du temps et de se concentrer sur l'essentiel. Ils peuvent y saisir des expériences passées ou y télécharger directement un CV, indiquer le poste visé et des mots clés de motivation, et obtenir instantanément une lettre de motivation personnalisée, un nouveau CV ou une version améliorée, des questions et réponses spécifiques pour l'entretien d'embauche… De quoi libérer du temps pour des conversations plus approfondies et humaines, et aider à reprendre confiance ou à surmonter des croyances limitantes. Nous n'utilisions au début AICCA que pour nos clients, mais il sert maintenant à d'autres organisations en Belgique, Finlande, Bosnie, Argentine... Il nous a permis d'étendre considérablement notre impact.
Quel impact voulez-vous avoir ?
Roger Cohen : Notre objectif premier est d'aider les gens à trouver un job qui leur convient. Mais vu qu'on travaille avec des personnes éloignées du marché de l'emploi, il importe de mesurer aussi les résultats intermédiaires : les progrès qu'ils font en termes de conscience de soi, de confiance en soi, de motivation et de compréhension du paysage professionnel. Notre principal concurrent est l'inaction. Quand quelqu'un décide de ne pas demander d'aide, parce qu'il pense qu'il peut le faire seul ou qu'il est désespéré, c'est là qu'est le vrai défi. Ne rien faire ou rester à un poste qui vous épuise : il n'y a pas pire concurrent.
Après 10 ans en Belgique, que diriez-vous au gouvernement ?
Roger Cohen : Je pense que la Belgique pourrait tirer davantage profit des partenariats public-privé. Il y a aussi encore de nombreux préjugés à l'égard des entreprises privées dans ce secteur. Nous avons une mission sociale claire et pour continuer d'avoir un impact, nous devons rester sains, nous maintenir, continuer d'innover et de prendre des risques. Le profit ne devrait pas être mal vu. Le secteur public et le secteur privé ont tous deux leurs forces, et nous devrions collaborer pour les exploiter.

